La misère des podiums : seulement 2% des mannequins gagnent bien leur vie

Derrière le glamour de la mode et des podiums se cache souvent une très grande misère, révèle l’Agence France Presse (AFP). Elle a réalisé une enquête sur base d’interviews réalisées avec un certain nombre de mannequins qui ont pourtant travaillé sur des défilés de mode à Paris, New York et Milan pour les maisons de couture les plus prestigieuses. 

Au cours de ces interviews, les modèles, dont beaucoup ont demandé de maintenir leur anonymat, de peur de se faire ostraciser par le monde de la mode, ont souvent mentionné une pratique répandue dans les agences de mannequins : elles leur ont fait signer des contrats les obligeant à prendre en charge leurs frais de visa, d’hébergement et de transport, souvent à leur insu.

Des mannequins qui s’endettent à leur insu

L’une explique ainsi que son contrat prévoyait qu’elle devait payer 300 euros par jour au chauffeur de la limousine qu’elle devait être partagé avec d’autres mannequins. Elle devait en outre s’acquitter de 50 dollars par nuit pour une chambre qu’elle partageait avec 3 autres filles. “À peine une semaine après la signature du contrat, j’avais déjà accumulé une dette de 3 000 euros”, déplore-t-elle.

En conséquence, beaucoup se retrouvent rapidement endettées à l’égard de leur agence, et ne peuvent profiter de leurs cachets, qui sont utilisés pour rembourser ces dettes.

Du coup, de nombreux mannequins sont confrontés à de graves problèmes financiers. Beaucoup ont expliqué que bien souvent, ils ne sont rétribués qu’avec des sacs à main et des vêtements ; ce n’est que très rarement qu’ils sont effectivement rémunérés pour leurs “shoots” pour des magazines de mode.

« Seules 2 % des filles gagnent bien leur vie »

Ekaterina Ozhiganova, co-fondatrice de Model Law, un groupe de défense des droits des mannequins, souligne que le problème de l’endettement dans le monde de la mode est devenu un tabou bien plus grand que celui des abus sexuels, et parle d’esclavage.

“Les gens s’imaginent que les modèles gagnent beaucoup d’argent, mais ce n’est absolument pas vrai. C’est seulement le cas pour environ 2 % des filles. Et les mannequins hommes sont encore plus mal payés”, dit-elle. “Il est très rare que les gens soient payés pour poser dans des magazines, alors que cela représente des heures de travail”, précise-t-elle.

Elle espère que son organisation militante pourra parvenir à réaliser des avancées dans un monde où “l’on se fait rapidement taxer de personne difficile lorsque l’on pose des questions”. Elle estime qu’il est grand temps de mettre fin à des années d’abus, à des pratiques douteuses et à un manque total de respect du droit du travail.

Les modèles de l’Europe de l’Est et du Brésil particulièrement vulnérables

La situation est encore plus compliquée pour les jeunes professionnelles des pays pauvres de l’Europe de l’Est et du Brésil, souvent âgées de seize ans à leurs débuts, et qui maîtrisent mal l’anglais. “Tu sais pourquoi il n’y a presque pas de top models françaises ? avait demandé une agent de mannequin parisienne au journaliste Loïc Prigent du journal Les Echos. “Parce qu’au bout de deux mois, elles claquent la porte tant les conditions de travail sont atroces. C’est pour cela qu’on se retrouve avec autant de filles de pays de l’Est aux enfances effroyables et qui ont des capacités de résistance au n’importe quoi”, lui avait-elle ensuite répondu.

Une prise de conscience

Model Law a entamé des négociations avec un syndicat français et a également pris contact avec Synam, une organisation qui représente les agences françaises. Isabelle Saint-Felix, directrice de Synam, admet que certaines de ses demandes sont légitimes. En particulier, elle pense que les règlements devraient être traduits en anglais.

L’année dernière, le directeur de casting James Scully avait déjà dénoncé le traitement inacceptable des modèles. Ses accusations avaient incité les groupes de mode français Louis Vuitton Moët Hennessy (LVMH) et Kering à lancer une « charte sur les relations de travail et le bien-être des mannequins » pour interdire les abus. Les nouvelles règles proscrivent, entre autres, l’emploi de modèles excessivement minces ou âgés de moins de 16 ans.