À mesure que la hype autour de la 6G enfle, beaucoup d’entreprises peinent encore avec la 5G. La prochaine génération apportera‑t‑elle un vrai changement, ou seulement une évolution plus maligne, dopée à l’IA ?
Depuis plus de dix ans, chaque nouvelle génération de connectivité mobile arrive avec son lot de promesses ambitieuses : des débits plus élevés, une latence réduite, et de nouvelles expériences numériques censées transformer les secteurs économiques. Pourtant, la réalité s’est souvent révélée différente. De nombreuses organisations essaient encore de tirer de la valeur de la 5G, et d’immenses régions du globe n’ont toujours pas accès à une couverture 5G fiable.
Dans ce contexte, les discussions autour de la 6G s’accélèrent. Organismes de normalisation, fournisseurs, chercheurs et opérateurs d’infrastructures affinent leurs visions de la prochaine étape. Mais une grande question demeure : la 6G a‑t‑elle vraiment de l’importance – en particulier pour les entreprises qui luttent encore avec les fractures actuelles en matière de connectivité ?
La réponse est nuancée. Les premières études sectorielles laissent penser que la 6G, telle qu’on l’envisage aujourd’hui, ne procurera peut‑être pas un bond spectaculaire de débit brut par rapport à des réseaux 5G matures. Pourtant, beaucoup d’experts estiment que la valeur potentielle de la 6G tient moins aux chiffres en vitrine qu’à la façon dont les réseaux se comporteront, évolueront et s’intégreront à des systèmes intelligents.
Un thème récurrent chez les spécialistes est que l’enjeu principal de la 6G ne sera pas la vitesse brute. En réalité, les prévisions actuelles suggèrent que le gain de performance par rapport à la 5G pourrait être bien moins spectaculaire que lors des précédents sauts générationnels.
Ian Fogg, directeur de l’innovation réseau chez CCS Insight, explique à ITPro que les premières discussions autour de la 6G restent encore très spéculatives, car « la 6G n’est pas encore une norme ». Mais il insiste sur le fait que les efforts de recherche se concentrent sur des sujets bien plus ambitieux que les simples hausses de débit. « La 6G permettra d’accéder à de nouvelles bandes de fréquences », indique‑t‑il, « et l’un des axes clés sera ce que le secteur appelle la “connectivité ubiquitaire”, c’est‑à‑dire une meilleure intégration avec les satellites et les plateformes en haute altitude. »
Il met également en avant le rôle de l’IA, en expliquant qu’« un autre objectif est d’améliorer l’efficacité de la 6G via un recours accru au machine learning et à l’intelligence artificielle, pour soutenir les applications d’IA des utilisateurs du réseau ».
D’autres experts abondent dans ce sens. Christophe Firth, associé chez Kearney, souligne que la 6G ne se résume pas à des débits plus rapides.
« Sa vraie valeur réside dans la transformation des réseaux en systèmes natifs IA, qui combinent des capacités de détection et de calcul », détaille‑t‑il, en ajoutant que l’ambition est de proposer « des services critiques en matière de sécurité et conscients de leur environnement, comme la coordination de véhicules autonomes, l’automatisation industrielle ou des jumeaux numériques à l’échelle de villes entières. »
Il s’agit là d’un changement profond de perspective sur ce qu’est un réseau mobile. Plutôt que de se contenter de transporter des données, la 6G ferait office de système intelligent, capable de comprendre et d’interagir avec le monde qui l’entoure.
Jason Gilmore, CTO d’Adalo, le résume plus simplement : « Même si la 6G n’apporte pas un énorme bond de vitesse brute par rapport à la 5G, il y a une vraie valeur à poursuivre son développement. » L’élément clé, selon lui, est « l’intégration native de l’IA directement dans le réseau », permettant « de véritables systèmes autonomes » et un edge computing « dopé à l’IA, partout ».
Là où les précédentes générations se définissaient par les usages – le streaming avec la 4G, ou les réseaux Internet des objets (IoT) à faible latence avec la 5G –, la 6G s’oriente vers une définition centrée sur l’intelligence du réseau.
La 6G, véritable progrès ou nouvelle bulle de hype ?
Chaque nouvelle génération de technologie mobile s’est accompagnée de promesses spectaculaires, et plusieurs experts préviennent que la 6G pourrait suivre le même schéma.
Fogg estime qu’« il est vraiment trop tôt pour faire monter la hype autour de la 6G », en rappelant que les travaux de normalisation formels n’ont débuté que récemment et que le secteur est prudent pour ne pas répéter la surenchère de promesses qui a freiné l’adoption initiale de la 5G. « Je m’attends plutôt, le moment venu, à ce que la 6G soit sous‑vendue qu’à ce qu’on en fasse trop. »
D’autres se montrent plus sceptiques. Panayot Kalinov, développeur logiciel senior chez Casinoreviews.net, note qu’« une grande partie de ce qu’on entend sur la 6G ressemble à de la hype », même si des recherches bien réelles se poursuivent en coulisses. Selon lui, les fournisseurs « se raccrochent souvent au terme pour maintenir l’enthousiasme des investisseurs ».
Alex Kugell, directeur technique de Trio, partage l’idée que certains discours sur la 6G visent davantage à entretenir les cycles d’investissement qu’à répondre à de vrais besoins métiers. « Une bonne partie de la hype ressemble à une stratégie pour garder les capitaux en mouvement », juge‑t‑il, en insistant sur le fait que « les entreprises n’ont pas seulement besoin de plus de vitesse. Elles ont besoin de fiabilité, de traçabilité et de conformité intégrée. »
Matt Beucler, PDG de Plura AI, ajoute que le secteur des télécoms n’a pas connu de véritable saut transformateur depuis le passage de la 3G à la 4G. « Les grandes promesses masquent souvent de petites évolutions incrémentales », explique‑t‑il. « Passer à la 6G sans avoir mené la 5G à son terme n’est pas seulement irréaliste : c’est du gaspillage. »
Mais toutes les interrogations autour de la 6G ne sont pas à charge. Beaucoup d’experts estiment qu’une innovation significative est bel et bien en cours, simplement pas au niveau clinquant des annonces marketing. Comme le résume Firth : « Il existe des travaux de recherche substantiels et sérieux sur la 6G, mais il y a aussi énormément de battage, ce qui rend plus difficile de distinguer l’innovation durable de la spéculation. »
Les entreprises ont surtout besoin que la 5G tienne ses promesses
Un large consensus se dégage chez les spécialistes : avant même d’envisager la 6G, les organisations doivent exploiter pleinement le potentiel de la 5G.
Gilmore rappelle que de nombreuses régions « ne disposent toujours pas d’une couverture 5G fiable », ce qui signifie que les entreprises progresseraient bien davantage en « se concentrant d’abord sur l’optimisation de la 5G ». D’après lui, améliorer la couverture, intégrer les systèmes hérités et renforcer la capacité de montée en charge de l’IoT grâce à la 5G « apporte des bénéfices mesurables dès maintenant ».
Gökhan Tok, senior manager, space and connectivity chez Access Partnership, estime que les DSI doivent avant tout viser des résultats concrets.
« Une connectivité réellement utile et l’inclusion numérique sont plus importantes que le nombre de générations de réseaux », explique‑t‑il à ITPro, en avertissant que disposer de la 6G dans les centres urbains « n’aurait pas grand sens s’il existait encore des zones blanches dans l’outback ou des zones rurales et des régions isolées où les populations restent exclues du numérique ».
Plusieurs spécialistes mettent aussi en avant le besoin de réseaux privés plus robustes. « La plupart des systèmes financiers pâtissent moins d’un manque de bande passante que de lacunes en matière d’intégrité des données et de visibilité de bout en bout », souligne‑t‑il. Ce qu’il faut, ce sont « de la fiabilité, de la traçabilité et une conformité intégrée dès la conception ».
Beucler renchérit en estimant que « le besoin réel porte sur des réseaux stables, sécurisés et à faible latence », ce que la 5G promet déjà mais ne livre pas encore de façon homogène. Les entreprises devraient « étendre l’infrastructure 5G, intégrer le edge computing, faire monter en puissance les réseaux privés et se concentrer sur la conformité et la fiabilité ».
Le message qui émane du secteur est limpide : la 6G finira peut‑être par arriver, mais le gros du travail – et la majorité de la valeur – se situe encore du côté de la 5G.
Alors, la 6G, ça compte ou pas ?
La réponse est à la fois oui, et pas encore.
Si l’on évalue la 6G uniquement à l’aune de la vitesse, elle a peu de chances de justifier l’emballement qu’elle suscite. Beaucoup de ses cas d’usage les plus ambitieux reprennent des promesses déjà associées à la 5G, ou supposent des transformations d’infrastructure si lourdes qu’elles pourraient prendre une décennie, voire davantage.
En revanche, si le secteur parvient à concevoir des réseaux natifs IA, dotés de capacités de détection, hautement programmables et intégrés à l’échelle mondiale, alors la 6G pourrait être réellement transformatrice. Elle pourrait devenir le tissu intelligent sous‑jacent aux systèmes autonomes, à la coordination industrielle, à une connectivité ultra‑précise et à une communication mondiale réellement fluide.
Pour l’instant, toutefois, le consensus le plus net parmi les spécialistes est le suivant : les entreprises doivent concentrer leurs efforts sur l’optimisation de la 5G, de la couverture, de la fiabilité, du edge computing, des réseaux privés, de la sécurité IoT et de la conformité, avant de tourner leur regard vers la 6G.
« Maîtriser les réseaux privés, l’orchestration à la périphérie et le network slicing apportera une valeur tangible tout en posant les bases d’un futur déploiement 6G crédible », conclut Firth.
La 6G finira peut‑être par jouer un rôle majeur. Mais, aujourd’hui, ce qui importe vraiment, c’est de faire en sorte que les réseaux déjà en place tiennent enfin les promesses que l’on nous fait depuis des années.
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