Il y a trois semaines, les États-Unis, en collaboration avec Israël, ont attaqué l’Iran. Bien qu’il subsiste évidemment beaucoup d’incertitudes quant à l’évolution future de ce conflit, les contours des conséquences économiques commencent déjà à se dessiner. Par rapport aux estimations faites au début de la guerre, la situation commence peu à peu à ressembler à une sorte de scénario catastrophe. Et même si nos liens économiques directs avec l’Iran, et avec l’ensemble de la région, sont assez limités, cela a tout de même des conséquences importantes pour l’économie belge. Cet impact se fait principalement sentir via les marchés de l’énergie.
1. Scénario catastrophe
Lors de l’évaluation des conséquences économiques possibles au début du conflit, plusieurs scénarios avaient été avancés. On tablait alors assez largement sur une guerre de durée relativement courte, au cours de laquelle le détroit d’Ormuz resterait en grande partie ouvert (« le détroit d’Ormuz n’a jamais été fermé ») et où la réaction de l’Iran resterait limitée (« l’Iran n’a aucun intérêt à attaquer d’autres pays de la région, et certainement pas la production pétrolière »). À peine plus de deux semaines plus tard, nous semblons nous diriger vers le pire de ces scénarios : le détroit d’Ormuz est effectivement fermé (et on ne sait pas combien de temps cela durera) et l’Iran semble opter pour une stratégie visant à perturber la production pétrolière dans la région.
Cela se répercute également sur les marchés de l’énergie. Alors que la réaction initiale était restée assez modérée, les prix du pétrole et du gaz ont fortement augmenté ces dernières semaines (avec une volatilité assez importante). Le prix du pétrole (Brent) a entre-temps dépassé les 100 dollars le baril (soit une hausse de 70 % par rapport au début de l’année). Le prix du gaz en Europe est aujourd’hui près de 90 % plus élevé qu’au début de l’année. Ces deux prix n’ont certes pas encore atteint des niveaux records (le gaz est encore loin du compte), mais cette forte hausse se fait déjà clairement sentir. De plus, le risque est très réel que les prix de l’énergie continuent d’augmenter dans les semaines à venir si l’Iran maintient sa stratégie actuelle. D’un autre côté, une normalisation rapide du trafic dans le détroit d’Ormuz entraînerait également une baisse rapide des prix de l’énergie, mais un tel scénario ne semble pas envisageable à court terme.
2. Croissance en baisse, inflation en hausse
Compte tenu de l’incertitude entourant le conflit et de la volatilité des marchés de l’énergie, l’impact économique reste bien sûr incertain. Cet impact sera clairement négatif, mais il est pour l’instant difficile d’en évaluer correctement l’ampleur (cela dépend bien sûr principalement de la durée de la situation actuelle). Il y a trois ans, la Banque centrale européenne avait déjà évalué ce qu’une éventuelle perturbation de l’approvisionnement en pétrole en provenance du Moyen-Orient pourrait signifier pour l’économie européenne. Elle avait alors tablé sur une perturbation d’un tiers des approvisionnements en pétrole et en gaz transitant par le détroit d’Ormuz, ce qui aurait entraîné une hausse de 57 % du prix du pétrole et de 74 % du prix du gaz. En conséquence, la croissance économique dans la zone euro aurait été inférieure de 0,7 point de pourcentage et l’inflation supérieure de 0,9 point de pourcentage au cours de l’année en cours.
Les hausses de prix actuelles sur les marchés de l’énergie correspondent déjà au scénario de la BCE. Si ces prix élevés se maintiennent au cours des semaines et des mois à venir (voire augmentent encore un peu), l’économie européenne devra donc s’attendre à un impact négatif considérable.
3. La Belgique est plus vulnérable que la moyenne européenne
L’intensité énergétique de notre économie est nettement supérieure à la moyenne européenne (+40 %) et figure parmi les plus élevées des États membres d’Europe occidentale. Cela s’explique par la composition de notre économie, notamment par le poids relativement important de l’industrie à forte intensité énergétique. Cela implique que l’économie belge est plus sensible aux chocs énergétiques.
Le Bureau du Plan a déjà révisé ses prévisions d’inflation sur la base d’un prix moyen du pétrole de 80 dollars le baril en 2026 et d’un prix du gaz de 45 euros par MWh. L’inflation pour l’ensemble de l’année 2026 s’élèverait ainsi à 2,6 % (contre une estimation de 1,9 % avant le début du conflit). Cela implique bien sûr également une indexation plus élevée des salaires (l’indice de santé s’établirait à 2,7 %). Si les prix actuels de l’énergie se maintiennent au cours des semaines et des mois à venir (voire augmentent encore un peu), les chiffres de l’inflation seront encore plus élevés.
La croissance économique risque également de subir un impact négatif important. Avant le conflit, le Bureau du Plan tablait sur une croissance économique de 1,1 % cette année. Avec un impact négatif conforme au scénario précédent de la BCE, nous risquons de nous retrouver rapidement face à une activité économique en stagnation.
4. Impact négatif le plus important pour les entreprises
Comme lors des précédentes surprises inflationnistes, c’est sur les entreprises que l’impact négatif risque d’être le plus fort. Dans notre système, ce sont en effet elles qui supportent de loin la plus grande partie de l’impact des chocs de prix externes via l’indexation automatique des salaires. Le pouvoir d’achat des ménages est en réalité assez bien préservé grâce à l’indexation automatique. Cela a été confirmé une nouvelle fois par le choc inflationniste de 2022-2023. Un soutien direct au pouvoir d’achat peut sembler politiquement séduisant, mais n’a guère de sens d’un point de vue économique.
Le choc des prix de l’énergie affectera surtout les industries à forte intensité énergétique, notamment la chimie et la sidérurgie. Ce secteur est déjà soumis à une forte pression depuis quelques années, avec une contraction de l’activité d’environ 16 % depuis 2019. La confiance dans le secteur était déjà fortement ébranlée avant le conflit (la confiance dans la chimie de base a chuté en février à son plus bas niveau historique), et la récente évolution des prix de l’énergie ne va bien sûr pas aider. Les signaux d’alarme qui s’étaient déjà fait entendre pour notre industrie résonnent désormais encore plus fort.
5. Mauvaise nouvelle pour les finances publiques
Une inflation plus élevée est en soi assez neutre, voire légèrement négative pour les finances publiques (hausse des dépenses due à l’indexation des salaires des fonctionnaires et des prestations sociales contre hausse des recettes fiscales sur les salaires indexés), mais une croissance économique plus faible est clairement négative. Des analyses plus approfondies sont bien sûr nécessaires, mais une simple règle empirique suggère qu’une croissance économique conforme au scénario de la BCE pourrait rapidement avoir un impact négatif d’environ 2,5 milliards d’euros sur notre déficit budgétaire.
Par ailleurs, les taux d’intérêt sont également en hausse, sans doute en raison des craintes d’une inflation plus élevée et des besoins en capitaux accrus de nombreux gouvernements. Les taux d’intérêt à long terme belges sont aujourd’hui supérieurs d’environ 0,5 % à la moyenne prévue pour 2025. Si cette tendance se poursuit (et se répercute sur le coût moyen de financement des pouvoirs publics belges, ce qui ne se produit qu’avec un certain décalage), cela représenterait 3 milliards de charges d’intérêts supplémentaires sur une base annuelle.
Avant le conflit, l’ensemble des pouvoirs publics belges était en passe d’enregistrer un déficit budgétaire d’environ 33 milliards d’euros. Les chiffres les plus récents suggèrent que ce chiffre sera nettement plus élevé. Et cela sans compter toutes sortes d’idées de dépenses publiques supplémentaires pour soutenir le pouvoir d’achat que certains partis ont déjà lancées. Pour être clair, il n’y a pas d’argent pour ce genre d’idées (et ce n’est d’ailleurs pas là que réside le problème pour notre économie).
6. Une incertitude supplémentaire
Compte tenu des communications contradictoires de la Maison Blanche, on ne sait toujours pas où les États-Unis veulent en venir avec cette opération. Un changement de régime rapide en Iran n’est pas à l’ordre du jour. Trump souhaite sans doute une fin rapide au conflit, d’autant plus que l’impact négatif sur l’économie américaine s’accentue. La hausse des prix de l’essence, en particulier, risque d’être très sensible pour Trump (et sa popularité en baisse). Mais on ne sait pas combien de temps les États-Unis vont persévérer, ni surtout à quelle vitesse la situation reviendra à la normale sur les marchés de l’énergie. Cette incertitude s’ajoute à une économie mondiale qui ne tournait déjà pas vraiment à plein régime.
Pour l’économie belge également, cette incertitude supplémentaire vient s’ajouter à une situation déjà précaire. La confiance des entrepreneurs belges avait déjà pris un coup en février. Cela rend la situation encore plus difficile, en particulier pour l’industrie à forte intensité énergétique qui subit depuis longtemps déjà une forte pression.
7. Les États-Unis, un partenaire fiable ?
Depuis le début de son second mandat, Trump semble déterminé à positionner les États-Unis de manière nettement plus « agressive » sur la scène internationale, et certainement aussi vis-à-vis de certains alliés. Cela a déjà été illustré de manière douloureuse par la guerre commerciale et l’attitude envers la Russie, mais les actions contre l’Iran vont également dans ce sens. L’opération en Iran ressemble avant tout à un pari très risqué de la part de Trump.
Cela confirme une fois de plus que l’Europe ne peut plus compter pleinement sur les États-Unis comme allié inconditionnel. Tant sur le plan de la défense que sur le plan économique, l’Europe doit beaucoup plus compter sur elle-même. Plus vite l’Europe prendra des mesures dans ce domaine, comme une coopération poussée (ou au moins une coordination) en matière de défense ou une intégration beaucoup plus poussée du marché unique au sein de l’Europe, mieux ce sera. Ces deux domaines recèlent un énorme potentiel pour une coopération européenne plus étroite. Il est urgent de s’y atteler. Le potentiel économique que nous pourrions ainsi réaliser au sein de l’Union européenne est d’ailleurs bien supérieur aux dommages prévisibles liés aux développements actuels au Moyen-Orient.
Bart Van Craeynest
Économiste en chef chez Voka et auteur de « België kan beter »

