Cette semaine, les syndicats poursuivent leur lutte contre le gouvernement de l’Arizona. Du lundi au mercredi, les cheminots se sont mis en grève pour la énième fois, les dockers de Zeebruges et d’Anvers ont fait grève, et jeudi, les syndicats ont organisé une nouvelle manifestation nationale. Les slogans de cette action sont « ils finiront par céder » (FTS) et « il faut que ça change » (CSC). Leurs revendications restent toutefois à courte vue, ne tiennent guère ou pas du tout compte de la réalité économique actuelle et encore moins des défis qui nous attendent. Voici les chiffres réels :
1. Pensions
La plupart des critiques continuent de viser la réforme des pensions. Cette réforme vise principalement à inciter les gens à rester plus longtemps au travail en les confrontant aux implications financières de leur éventuelle décision de partir plus tôt (via la pénalité de retraite). Selon l’OCDE, les Belges cessent en moyenne de travailler à 61,5 ans, soit l’âge le plus précoce de tous les pays industrialisés. En Suède et au Danemark, l’âge effectif de départ à la retraite est de 65 ans. Cela devrait également être possible chez nous (et ferait une grande différence pour le financement de notre État-providence). Compte tenu des défis démographiques et budgétaires, nous ne pouvons plus nous permettre de cesser de travailler aussi tôt.
2. Chômeurs
Ce gouvernement limite la durée des allocations de chômage à deux ans. Les syndicats qualifient cette mesure de « pression sur les chômeurs », mais cela nous aligne simplement sur ce que le reste du monde pratique depuis bien plus longtemps. Jusqu’à récemment, la Belgique était pratiquement le seul pays à offrir des allocations de chômage sans limite de durée. Même avec cette limitation à deux ans, nous avons toujours la durée d’indemnisation la plus longue d’Europe.
3. Malades de longue durée
La Belgique compte un nombre important et croissant de malades de longue durée. Selon le Conseil supérieur de l’emploi, nous sommes en tête de l’Europe en ce qui concerne la proportion de personnes inactives pour cause de maladie ou de handicap. En Belgique, cela concerne 7,2 % des 20-64 ans. Les Pays-Bas se situent juste en dessous de nous, mais en France et en Allemagne, ce chiffre avoisine les 4 %. Il ne s’agit pas ici d’une « chasse aux malades ». D’autres pays parviennent à faire entrer ou à maintenir en activité les personnes malades ou handicapées. Cela devrait également être possible chez nous.
4. Salaires
Ces dernières années, les négociations salariales ont été placées sous le signe de la modération salariale, suite à la forte hausse des salaires due à l’indexation en 2022-2023. Les syndicats estiment depuis longtemps qu’il est temps de procéder à des augmentations salariales bien plus importantes. La réalité est qu’aujourd’hui encore, nos coûts salariaux restent supérieurs d’environ 10 % à la moyenne des pays voisins. Les syndicats plaident en ce sens pour des « négociations salariales libres », mais leur interprétation de cette « liberté » est pour le moins étrange. Ils veulent se débarrasser de la norme salariale qui contrôle la hausse des salaires, mais souhaitent conserver l’indexation automatique des salaires. Négocier en toute liberté signifie en réalité négocier sans norme salariale et sans indexation automatique.
5. Pouvoir d’achat
Les références à la « baisse du pouvoir d’achat » sont une constante dans le discours syndical. Selon les dernières estimations du Bureau du Plan, le pouvoir d’achat moyen dans notre pays a augmenté de 16 % au cours des dix dernières années (pour être clair, cela s’ajoute à l’inflation). Et cette hausse devrait se poursuivre dans les années à venir. D’ici 2031, il devrait encore augmenter de 7 %. Le manque de pouvoir d’achat n’est pas le principal défi de notre économie.
6. Flexibilité
Les syndicats dressent systématiquement le tableau d’une flexibilité énorme (et croissante) exigée des travailleurs. Si l’on considère toutes les formes d’horaires de travail atypiques (comme le travail en équipe, le travail le week-end, le travail de nuit, etc.), nous avons le niveau de flexibilité le plus bas d’Europe. Notre économie et notre marché du travail ont besoin de plus de flexibilité, pas moins.
7. Impôts sur le capital
Selon certains, la solution à tous nos défis budgétaires réside dans des impôts supplémentaires sur le patrimoine. Or, nous disposons déjà aujourd’hui des deuxièmes recettes fiscales les plus élevées sur le patrimoine en Europe. Le gouvernement actuel va encore augmenter ces impôts, mais il y a des limites à ce qu’il peut faire dans ce domaine. Nos impôts sur le capital peuvent certainement être organisés de manière beaucoup plus efficace, mais il est illusoire de penser qu’il est possible d’en tirer plusieurs milliards supplémentaires (sans impact économique).
8. Démantèlement social
En résumé, la contestation vise le « démantèlement social ». Cela ne tient pas compte de la tendance à la hausse des dépenses publiques sociales. Depuis 2019, celles-ci ont augmenté de 1,4 % du PIB. En euros d’aujourd’hui, cela représente 9 milliards de dépenses annuelles supplémentaires. Et même avec les mesures gouvernementales actuelles, ces dépenses sociales continueront (de justesse) d’augmenter dans les années à venir (soit 2 milliards supplémentaires en euros d’aujourd’hui d’ici 2031). Il n’est toujours pas question de démantèlement social au sens de coupes budgétaires drastiques.
9. Pauvreté
La rhétorique du démantèlement social ignore également l’évolution récente des chiffres de la pauvreté dans notre pays. Le risque de pauvreté a sensiblement diminué ces dernières années. Au niveau flamand, nous affichons même l’un des taux de pauvreté les plus bas d’Europe. Des mesures ciblées (et surtout un marché du travail plus performant) sont nécessaires pour réduire encore la pauvreté, mais le point de départ n’est en tout cas pas aussi mauvais qu’on le laisse parfois entendre.
10. Inégalité
Tant au niveau belge que flamand, nous affichons l’un des taux d’inégalités de revenus les plus faibles d’Europe. Nous disposons de l’un des États-providence les plus redistributifs (fiscalité comprise) d’Europe. Les ajustements visant à garantir la viabilité du système à long terme ne changeront pas cela du jour au lendemain.
Les syndicats plaident surtout pour le maintien d’un statu quo intenable en matière de sécurité sociale (notamment en ce qui concerne les pensions). Dans un contexte de dérapage des finances publiques et de potentiel de croissance en diminution, c’est la recette d’une baisse de la prospérité à long terme. Les syndicats feraient mieux de consacrer leur énergie à réfléchir à la manière dont nous pouvons renforcer structurellement notre économie. Une croissance économique plus forte est la meilleure (et la seule) garantie d’une prospérité durablement plus élevée à l’avenir. Pour y parvenir, les efforts de réforme actuels ne constituent qu’un premier pas. De nombreuses autres réformes seront nécessaires pour garantir l’avenir de notre État-providence.
Bart Van Craeynest
Économiste en chef chez Voka et auteur de « België kan beter »

