Le nouvel impérialisme : les entreprises comme acteurs du changement

« La mère de tous les accords commerciaux. » C’est ainsi que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, décrit l’accord commercial conclu avec l’Inde. Cet accord intervient peu après le traité de libre-échange avec le Mercosur et une édition mouvementée du Forum économique mondial à Davos.

Davos a marqué un tournant. Pour la première fois, le vieux continent a relevé la tête et tracé une limite claire. Et heureusement. L’Europe s’est comportée bien trop longtemps comme des courtisans à Hampton Court, attendant l’humeur du souverain pour ajuster leur conduite.

La question est désormais : saurons-nous maintenir cette posture ou retomberons-nous bientôt dans cette autoflagellation européenne ?

Trop souvent, l’Europe se répète qu’elle est trop lente, trop réglementée, trop prudente. Ce récit est tenace, mais faux. Comme l’a récemment formulé le professeur Hendrik Vos (UGent), l’Europe n’est peut-être pas faible, mais irritamment forte. Le professeur Paul De Grauwe (London School of Economics) déclarait cette semaine que l’Union européenne, si elle mobilise sa puissance et adopte des contre-mesures, peut infliger davantage de dommages aux États-Unis que l’inverse.

L’Europe dispose d’un immense marché intérieur et exporte davantage vers les États-Unis que l’inverse. Elle fournit des technologies cruciales et combine puissance économique, stabilité sociale et sécurité juridique. Ce sont là des atouts stratégiques dans un monde de plus en plus imprévisible.

Nos entreprises

Dans ce contexte, nos entreprises jouent un rôle essentiel. Les gouvernements doivent offrir un cadre fondé sur des valeurs fondamentales et des mécanismes de contrôle et d’équilibre, mais ce sont les entreprises qui doivent concrétiser cette ambition. Elles fournissent des solutions énergétiques durables, garantissent la sécurité alimentaire, assurent les soins de santé, développent l’infrastructure numérique, gèrent les données, renforcent la défense et portent les technologies critiques.

Les entreprises sont les véritables moteurs du changement. Leurs conseils d’administration doivent en prendre la tête. Une gouvernance innovante est à cet égard une réorientation indispensable.

Laisser les ego au vestiaire

Pour rendre nos entreprises à nouveau véritablement innovantes, les administrateurs doivent abandonner toute autosatisfaction. Les conseils d’administration doivent être plus proactifs, réinventer le contrôle, observer de plus près et travailler avec une information plus pertinente.

Le conseil doit se regarder dans le miroir et se demander : sommes-nous assez curieux et engagés ? Sommes-nous réellement le moteur du renouveau ?

Technologie et intelligence artificielle

Dans ce cadre, la culture technologique — avec l’intelligence artificielle comme exemple le plus visible — est cruciale. L’IA transforme la manière dont les organisations fonctionnent, sont en concurrence et créent de la valeur. Mais elle s’accompagne aussi d’investissements considérables et de nouveaux risques, notamment en matière de données, de cybersécurité et de rentabilité.

Les administrateurs doivent donc disposer d’une compréhension technique suffisante pour effectuer des choix stratégiques. Ils doivent définir le rôle que l’IA joue dans le modèle économique de leur organisation et veiller à un contrôle adapté. Sans cet engagement, l’IA risque de rester une expérimentation isolée, déconnectée de la stratégie.

Éthique et leadership

Dans un monde où les règles sont sous pression, l’éthique et le leadership redeviennent les frontières de la licence to operate. Une mission d’entreprise transparente constituera le facteur de cohésion. Tous les dirigeants devront penser de manière intégrée et développer de nouveaux cadres de réflexion.

À tous les niveaux, la routine doit céder la place à un débat plus substantiel.

Paradoxalement, c’est aussi là que réside la force européenne. Notre réflexe de peser les décisions, de nommer les risques et de concilier les intérêts est souvent perçu comme un frein. Mais il faut y voir une expression de résilience.

L’impérialisme est peut-être de retour, mais cela ne signifie pas que tout se réduira à la brutalité du pouvoir. L’Europe a montré qu’elle peut fixer un prix, tracer une ligne et exercer une influence. Le défi consiste maintenant à l’ancrer économiquement.

Pour les entreprises et leurs administrateurs, cela signifie que la gouvernance donne une direction et une stratégie. Dans un monde piloté par les données et l’IA, les dirigeants doivent rendre explicites les vulnérabilités de leur organisation, ses dépendances, ainsi que les limites qu’elle se fixe.

Une gouvernance innovante est le bouclier qui permet aux entreprises européennes de rester debout malgré des règles du jeu en mutation rapide, à l’échelle mondiale. C’est la forme la plus lucide d’autodéfense dont dispose l’Europe.

Sandra Gobert, CEO de GUBERNA

Plus