La moitié des notes vocales envoyées sur Messenger dans le monde proviennent du Cambodge. Pourquoi ?

Les notes vocales peuvent parfois faire l’objet de vifs débats entre amis. Certains (ceux qui les envoient) les adulent grâce à leur simplicité et leur rapidité. D’autres les détestent (généralement ceux qui les reçoivent) car leur écoute prend bien plus de temps que la lecture d’un message écrit. Au Cambodge, tout le monde est d’accord: c’est la note vocale pour tous.

Le mois dernier, Frances Haugen, ex-employée de Facebook, a dévoilé des milliers de documents internes à l’entreprise. Bon nombre d’entre eux ont trait aux politiques de modérations de Facebook, ultra-laxistes. Ce qui a débouché sur les Facebook Papers, un scandale duquel le réseau social semble avoir bien des difficultés à se dépêtrer.

Parmi les leaks, on retrouve également une information tout à fait insolite (et bien plus légère): près de 50% de toutes les notes vocales générées sur Messenger (l’application de messagerie instantanée de Facebook) proviennent du Cambodge. Un pays d’Asie du sud-est qui ne compte même pas 17 millions d’habitants.

Rest of world, un média spécialisé dans les technologies hors Occident, a mené l’enquête.

Pas un problème d’alphabétisation

Un premier réflexe teinté de vilains préjugés pourrait faire penser que si les Cambodgiens préfèrent les notes vocales aux messages écrits, c’est parce qu’ils ne sont pas nombreux à savoir lire et écrire. C’est tout à fait faux. Selon un rapport de 2018 du Programme des Nations unies pour le développement, le Cambodge affiche un taux d’alphabétisation (pourcentage des personnes de 15 ans et plus sachant lire et écrire) de 76,3%. C’est certes bien en-deçà des taux qu’on retrouve en Europe occidentale, mais c’est loin d’être l’un des scores les plus bas dans le monde. Et, surtout, un tel taux ne permet pas d’expliquer l’aversion des Cambodgiens pour les messages écrits.

Lorsque Facebook s’est aperçu que près de la moitié des messages vocaux de Messenger étaient générés au Cambodge – et que quelques autres pays affichaient également un ratio notes vocales/messages écrits « anormalement » élevé – il a lancé une vaste enquête. Seul un Cambodgien y a répondu, mais il a livré la même explication que les utilisateurs des autres pays « pro-notes vocales »: la difficulté de taper un message dans sa langue sur Messenger.

En effet, dans le cas du Cambodge, la langue nationale est khmer. Son alphabet comporte pas moins de 74 caractères. Un record mondial. Conséquence: les claviers des smartphones ne sont pas bien adaptés. Si un clavier latin permet de faire apparaître d’un coup les 26 lettres de l’alphabet, un clavier khmer implique que chaque touche héberge deux caractères différents. Pour taper un message, il faut donc switcher sans arrêt entre ces deux « couches » de clavier. Un enfer, auquel les Cambodgiens échappent donc grâce aux notes vocales.

Des dangers potentiellement plus importants que ce que l’on pourrait croire

En utilisant quasi exclusivement des notes vocales, les Cambodgiens font face à quelques problèmes. Les conversations tendent à devenir « éphémères ». C’est-à-dire qu’il est très difficile de remonter le fil d’une discussion pour retrouver un message précis, par exemple. Nul besoin de préciser que la fonction « recherche par mot clé » n’existe pas non plus.

En outre, la modération des messages haineux et des fake news s’avère bien plus périlleuse à gérer par ce mode d’expression. Un problème qui n’est pas sans rappeler les déboires de Facebook en Ethiopie et en Birmanie, mis au jour suite aux révélations de Frances Haugen. Ces deux pays connaissent ces dernières années des épisodes particulièrement violents: des affrontements rebelles/gouvernement sur fond de conflit ethnique en Ethiopie, des campagnes d’agressions (voire de meurtres) sur fond de discrimination religieuse en Birmanie. Et il est apparu que les modérateurs de Facebook ne sont pas en mesure d’y réprimer les messages de haine… car leurs algorithmes ne s’avèrent pas assez efficaces pour les repérer quand ils sont écrits dans les langues (et alphabets) de ces pays. Résultat: des appels au génocide – rien que ça – passent entre les mailles du filet.

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