Comment les principes d’une théorie économique peuvent contribuer à sauver les barrières de corail

Des chercheurs australiens se sont basés sur les calculs de Harry Markowitz pour élaborer une liste comparative des investissements à engager dans la protection de chaque grande barrière de corail et des bénéfices écologiques potentiels. Une manière de dire qu’on ne les sauvera pas toutes, et qu’il faut se concentrer sur les cas les moins désespérés. Mais qui permettra peut-être de garder des zones-refuges pour la biodiversité des océans.

Développée par Harry Markowitz en 1952, la Théorie moderne du portefeuille (modern portfolio theory en anglais, MPT) expose comment des investisseurs rationnels utilisent la diversification afin d’optimiser leur portefeuille, et quel devrait être le prix d’un actif étant donné son risque par rapport au risque moyen du marché. Un concept qui a contribué à offrir à son auteur un prix Nobel d’économie en 1990, mais qui, de nos jours, est mise en application dans un domaine qu’il ne soupçonnait probablement pas : la sauvegarde des grandes barrières de corail de la planète.

Celles-ci sont en effet grandement menacées, alors que ces agrégats calcaires composés des rejets de millions de petits animaux constituent un écosystème irremplaçable pour de nombreux poissons, algues, et crustacés. Car les coraux sont frappés un peu partout de blanchiment, signe que les organismes qui y vivent en immenses réseaux symbiotiques meurent petit à petit, ne laissant que leurs architectures de calcaire. Ils sont victimes de l’augmentation moyenne de la température des eaux de surface, mais aussi, dans certaines zones, de maladies qui se transmettent au delà des étendues océaniques profondes par l’eau de ballast des cargos.

Sauver ce qui peut encore l’être

Des chercheurs de l’Université du Queensland, en Australie, on utilisé les théories mathématiques de Markowitz afin de déterminer les stratégies de conservation des coraux les plus « rentables ». Leur étude recommande de cibler les investissements dans les projets de conservation qui ont « le plus fort potentiel de réussite » pour protéger les récifs prioritaires. Tout en prenant d’autres facteurs en compte, et pas seulement dans le règne animal : les scientifiques considèrent tant les résultats écologiques que les avantages sociaux, économiques, sanitaires et nutritionnels cruciaux pour les communautés qui habitent le long des côtes, et qui vivent des produits de la mer.

« Il s’agit essentiellement d’une stratégie pour nous aider à prendre des décisions sur ce qu’il faut protéger, si nous voulons avoir des coraux à la fin du siècle » résume le climatologue Ove Hoegh-Guldberg. « C’est notre meilleure chance d’avoir un avenir à long terme pour les récifs coralliens. […] Il y a des centaines de ces récifs sur la planète. Lequel choisissez-vous, afin de concentrer vos efforts sur lui ? »

Un constat aussi amer que réaliste : d’ici à 2030, 50 à 70% des coraux connus en 2010 pourrait périr si la hausse moyenne de température continue sur sa lancée actuelle. Avec des conséquences plus terribles qu’il n’y parait au premier abord pour la diversité, mais aussi pour l’être humain. Car sans l’abri des coraux, ce sont des pans entiers d’océan qui vont se désertifier, ne laissant pas même aux pêcheurs locaux les bancs de poissons dont ils tirent leur subsistance. Et les récifs coralliens forment aussi, dans certaines régions, de véritables digues naturelles face à l’océan.

Des intervenions ciblées et personnalisées

Mais les scientifiques ne baissent pas les bras pour autant : ils ont divisé les récifs coralliens du monde en « unités bioclimatiques » (BCU) de 500 km² et, pour chacune d’entre elles, ils ont utilisé 174 paramètres répartis en cinq catégories, dont l’historique et les projections des températures, l’acidification des océans, les espèces envahissantes, l’activité cyclonique et la connectivité avec d’autres récifs. Ils ont ensuite produit des estimations pour chaque BCU afin de saisir le plus large éventail possible de possibilités pour l’avenir.

Une méthode qui a permis d’identifier des récifs coralliens assez sains pour être sauvés, tout en cernant quels sont les dangers spécifiques à chacun: « Nous examinons les menaces non climatiques telles que la surexploitation, la pêche destructive, le tourisme non durable, le développement côtier, la pollution de l’eau. Nous nous demandons ensuite quelles sont les principales pressions locales », explique Emily Darling, directrice du département de préservation du corail à la Wildlife Conservation Society (WCS). « Et c’est ainsi que nous identifions l’intervention à adapter à ces différentes situations ».

Une zone marine protégée sans prélèvement entre le Kenya et la Tanzanie – dans laquelle aucune pêche, aucune exploitation minière, aucun forage ou activité similaire n’est autorisé – a été soutenue par le WCS afin de protéger les coraux. « En faisant cela, nous ne sauvegarderons pas seulement la biodiversité des récifs coralliens, mais aussi les baleines, les dauphins à long bec, le dugong, le cœlacanthe, tout cet écosystème », insiste Emily Darling.

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